William Conrad[1], sous couvert d’un roman d’espionnage, est un grand livre sur l’influence et sur l’hypnose pratiquée à l’échelle des nations, une pratique qui, avec l’invasion russe en Ukraine et ses conséquences, revient sous les feux de l’actualité.

William Conrad est un jeune homme d’origine polonaise devenu un journaliste célèbre dans son pays d’adoption, l’Angleterre, en raison de ses positions patriotiques au moment de l’entrée en guerre de la Grande Bretagne contre les forces nazies. À tel point qu’on lui confie bientôt, au sommet de l’état, la rédaction d’articles encourageant l’effort de guerre et le patriotisme du pays. Il a fait ses études dans une prestigieuse université anglaise, son meilleur ami est un jeune idéaliste qui ne tardera pas à s’engager dans la lutte en Orient contre les Japonais et il est reçu et protégé dans un cercle très influent proche du gouvernement. Il paraît s’acquitter du rôle qui lui est confié, celui d’être propagandiste de la politique de Churchill avec brio et dévouement. Seulement en réalité William Conrad est un agent d’influence nazi dont la mission est de s’élever au sein de la hiérarchie anglaise pour la subvertir de l’intérieur. Une première étape impeccablement accomplie, puisque William Conrad est devenu tellement populaire qu’il reçoit de nombreuses lettres d’admirateurs et d’admiratrices de tout le pays.
Seul un homme, responsable d’un service secret, ne croit pas au personnage public de William Conrad et veut se persuader à tout prix qu’il est en fait un espion à la solde de l’Allemagne, bien qu’il peine à en trouver la moindre preuve. Malgré une surveillance accrue de son courrier, de son appartement et de ses fréquentations, il s’échine à le trouver suspect surtout parce que dans l’abondance de son courrier, il y a déniché une lettre retenant son attention en raison de l’inintérêt de son contenu. Un inintérêt qui porte précisément à suspicion : la lettre est alors confiée aux meilleurs cryptographes du Royaume afin d’en trouver le double sens…
Mais à l’annonce de la mort de son meilleur ami au combat, William Conrad décide de s’engager à son tour pour combattre les forces allemandes, en Afrique…

Le livre décline habilement tous les paradoxes du jeu de l’influence et de ses conséquences ; Conrad est l’arroseur arrosé : pour faire son travail d’espion, il doit fournir tellement d’arguments sur le fait qu’il n’en est pas un à la partie adverse, que son double jeu devient impossible à tenir jusqu’au bout et qu’il finit, presque à son insu, de faire le travail inverse de celui qu’on lui demande de fournir. D’un autre côté, le personnage persuadé que Conrad n’est qu’un traître, se met à inventer toutes les théories possibles du complot pour démontrer sa thèse y compris les plus fantaisistes : c’est précisément ce qui est anodin qui ne l’est pas, c’est quand on est sans histoire qu’on en a une, etc.

William Conrad, écrit en 1950, (alors que l’affaire Philby n’était pas encore connue) entraîne son lecteur dans le monde de la post-vérité où les frontières entre le vrai et le faux sont tellement brouillées que plus personne n’est capable de s’y retrouver, démasquant ainsi un des effets majeurs de l’influence (dont l’hypnose n’est qu’une forme mineure) : la confusion.
Ce qu’on a appelé le mouvement des Lumières, contemporain de l’essor de la démocratie, se donnait comme une entreprise de clarification usant de la raison comme outil essentiel. Force est de constater qu’entre la raison du plus fort et la raison du plus fou ou la facilité à rabattre la vérité du sujet sur celle des faits, l’obscurité, concomitante d’ailleurs du recul des démocraties, est en train de se propager dans le monde où la confusion soigneusement entretenue ne cesse de gagner du terrain.

L’auteur de cet ouvrage, Pierre Boulle, est quasi tombé dans l’oubli, victime du succès cinématographique de deux adaptations de ses livres (Le Pont de la rivière Kwaï et La Planète des Singes), ce qui a occulté l’importance d’une œuvre d’envergure, proche parfois de celle de Joseph Conrad (l’homonymie du nom du roman et de celui de l’écrivain n’est pas un détail) à bien des égards, prémonitoire des tourments de notre époque.

 

  1. Pierre Boulle, William Conrad, Julliard, 1950. ?