Nicolas Janel est intervenu à l’ASSERC en mars 2023, en précisant sa thématique par le sous-titre : « Castration réelle chez le sujet par lésions somatiques ? ». Vous retrouverez dans cet article l’ensemble de son propos.

 

Je voulais interroger le concept du sujet en regard de la clinique d’aujourd’hui. Comme à l’Asserc on est en recherche, je vais m’autoriser quelques hypothèses. Ceci pour ouvrir peut-être quelques pistes de recherche. Vous pourrez alors me dire ce que vous en pensez, vous me direz si c’est délirant.

Lacan a apporté que le sujet en psychanalyse est un effet du signifiant. C’est un effet du signifiant suite à la prise dans le langage. C’est parce qu’on est pris dans le discours de l’Autre qu’on peut être sujet. Ce discours de l’Autre ne représente pas n’importe quel bain. C’est un bain symbolique. Et il nécessite de la coupure. C’est-à-dire que pour qu’il y ait du sujet, il faut un bain de signifiants avec des signifiants coupés les uns des autres. Cette coupure symbolique nécessaire est assurée par la castration symbolique. La fameuse castration ! Et cette castration symbolique est inscrite par la métaphore paternelle ou par les noms du père (en fonction du moment d’évolution théorique de Lacan.)

On retrouve cette question de la coupure au niveau de l’écriture lacanienne du grand Autre qui est alors barré : cela s’écrit A (« Grand A barré »). Il y a de la barre, de la coupure. Dans la théorisation de Lacan, on retrouve aussi le concept du signifiant du manque dans l’Autre qui s’écrit s (A) (« s de grand A barré »). On retrouve la barre sur le grand Autre qui signifie ici que la question du manque a sa représentation, son signifiant dans l’Autre. Ce signifiant du manque dans l’Autre se rattache au phallus symbolique, le phallus symbolique représentant ce qui manque, c’est-à-dire la jouissance perdue, une jouissance retranchée de l’Autre. Ce signifiant phallique permet donc la représentation symbolique de cette perte. Je vous renvoie à l’écriture de la métaphore paternelle :

Nom-du-Père/Désir de la Mère. Désir de la Mère/Signifié au sujet

—> Nom-du-Père (A/Phallus)

Peu importe l’écriture de cette formule. L’important c’est sa traduction. On peut traduire cette formule en disant que quelque chose se signifiant au Nom-du-Père se substitue à ce qui signifiait le désir de la mère. Cela donne au Nom-du-Père la fonction d’introduire dans l’inconscient et au lieu de l’Autre quelque chose qu’on appelle le phallus, qui serait le signifiant d’un manque. Autrement dit, grâce à la substitution signifiante, où le signifiant du Nom-du-Père prend la place du Désir de la Mère, se révèlerait le signifiant inconnu qui serait le Phallus symbolique.

Le Phallus symbolique s’occulterait dans l’inconscient. Il passe sous la barre dans la formule. Il organiserait alors tous les autres signifiants par la signification phallique. Après on peut appeler ça phallus ou autrement, métaphore paternelle ou autre, c’est la fonction que ça représente qui est importante. Car cet effet serait nécessaire pour la structure désirante, la métaphore paternelle déterminant la possibilité de toutes les autres métaphores. Ça serait la première. Un trou, l’endroit du phallus, du manque, la cause du mouvement désirant se créerait à partir d’elle, ce qui permettrait qu’il y ait du sujet.

Je passe vite là-dessus pour ne retenir simplement qu’une coupure symbolique assure la segmentation de la chaîne signifiante en différents signifiants. Sinon on reste dans l’holophrase où les signifiants sont collés. Sans la coupure, les signifiants ne peuvent pas s’opposer les uns aux autres dans ce trésor des signifiants que représente le grand Autre. Cela ne permettrait pas de prendre l’humain en devenir dans un bain de signifiants séparés les uns des autres. Alors, un signifiant ne pourrait pas représenter le sujet auprès d’un autre signifiant. Voilà la définition du sujet par Lacan : un « signifiant représente le sujet auprès d’un autre signifiant ». La différenciation des signifiants, leur mise en opposition aura comme effet le sujet. On constate au passage que le sujet n’a donc pas de consistance propre, ce n’est pas le moi ou l’individu biologique. C’est un effet, un effet qui est produit de la mise en opposition des signifiants. Je me répète, ce qui permet cela est la coupure qui doit déjà être présente dans l’Autre, c’est-à-dire au sein du bain de langage dans lequel se constitue l’humain.

Or, dans un monde qui tente de positiver cette place du manque, que peut-il se passer ? Il faudrait bien sûr préciser ce qui aujourd’hui tendrait à effacer cette coupure symbolique dans le bain langagier. Certains parlent de la chute du père, de l’effacement de la différence des sexes, ou encore de la logique néolibérale qui présente l’objet de consommation comme possibilité de combler le manque. Il y a aussi les avancées de la science et ce que ça peut produire… Bref, je ne précise pas mais tout cela serait bien sûr à reprendre. André Michel en a parlé la dernière fois. Et il faudrait aussi se demander si le grand Autre, cette instance dans laquelle le sujet se constitue est congruente au discours ambiant dans lequel nous évoluons. Car ce n’est peut-être pas superposable. Cela dit, prenons ce postulat d’un monde qui tente de positiver le manque symbolique sur le plan langagier. Et posons la question : si la coupure symbolique est moins assurée, comment le sujet évolue-t-il ? La coupure entre les signifiants ne peut-elle être que symbolique ? Les signifiants ne sont-ils déterminés que par le symbolique ? Si le Réel, le Symbolique et l’Imaginaire sont les 3 registres psychiques, le sujet pourrait-il avoir recours aux 2 autres registres pour assurer la coupure dont il sera l’effet ?

On connaît la questions des psychoses avec le mécanisme de forclusion du Nom du père. Dans ces cas, les noms du père étant forclos, il n’y aurait plus de coupure symbolique. Le sujet psychotique aurait alors recours à la métaphore délirante pour essayer d’exister. Dans ce cas, on pourrait proposer d’appréhender le délire comme une tentative de guérison mettant en jeu l’imaginaire pour assurer une certaine coupure. La matière signifiante serait remaniée à la « 6-4-2 » comme le dit le président Schreber[1], la matière signifiante serait remaniée par un imaginaire fou venant prendre place de métaphore mais délirante, assurant un certain ordre et donc de la coupure pourrait-on proposer.

Il y a aussi la solution sinthomale par l’écriture. Quelqu’un qui fabrique du sinthome par l’écriture tenterait-il de retrouver de la coupure, mais cette fois par la mise en jeu de la segmentation des mots et de leur combinatoire dans l’acte d’écrire ?

Je pense notamment au film The professor and the madman, Le professeur et le Fou, qui est l’adaptation du livre du même nom. On y trouve l’histoire de la création au XIXe siècle du dictionnaire anglais : le Oxford English Dictionnary. Les Anglais veulent élaborer un dictionnaire qui soit « un inventaire du langage » en répertoriant tous les mots qui sont ou ont été en usage dans la langue. Les universitaires n’y arrivant pas, ils demandent à un certain James Murray, un Ecossais polyglotte et passionné de lexicographie de s’en occuper.

Il met alors en place un principe : répertorier tous les mots utilisés dans la langue anglaise en mettant l’accent sur l’apparition, puis l’évolution des mots à travers le temps. Devant l’ampleur de la tâche, son équipe n’aura d’autre choix que de demander au grand public de participer. La demande est écrite sur un marque-page, marque-page qui est glissé dans les livres vendus dans le commerce ou prêtés en bibliothèque. Chaque lecteur peut alors envoyer les mots qu’il connaît après avoir parcouru la littérature ancienne et contemporaine. En recoupant toutes ces informations transmises, l’équipe du professeur compte avancer beaucoup plus rapidement.

Et on suit en parallèle l’histoire de William Chester Minor, un chirurgien militaire américain qui s’est perdu en Angleterre. Dans un moment délirant perspectif, il tue dans la rue un passant. Il se retrouve jugé fou et est interné dans un asile psychiatrique. En ouvrant un livre, il tombe bien sûr sur le fameux marque-page qui demande de l’aide pour la création du dictionnaire. Il commence alors une des plus grosses collaborations qu’aura eu l’équipe de James Murray. Il combine les mots, les met en oppositions les uns aux autres pour apporter ses définitions… il passe tout son temps à ça, les murs de sa cellule sont recouverts d’écritures… Il sera reconnu comme le second plus important fournisseur en entrées pour le dictionnaire. Et miracle, il se normalise, il ne délire plus, du moins pour un temps… sinthomisé par la combinatoire des mots posés sur le papier pourrait-on proposer ? Comme il est dit que c’est une histoire vraie, je trouvais que ça méritait d’être cité. La création du Oxford English Dictionnary aurait-elle été permise par un psychotique qui tentait de se soigner ? Voilà pour quelques propositions de mécanismes cherchant à restituer de la coupure dans les psychoses.

Mais par ailleurs, peut-on envisager des mécanismes de sauvegarde de la coupure si on peut dire, allant jusqu’à recourir au registre du Réel ? Un recours au Réel en raison d’une carence du symbolique ? À l’endroit où ce qui est forclos du symbolique ferait retour dans le Réel directement, sans passer par l’imaginaire ou l’acte sinthomal ? Mais plutôt comme un glissement de registre pourrait-on dire, du symbolique au réel, où la coupure tenterait de s’inscrire dans le réel du corps lui-même ?

Cela ne concernerait pas le niveau de la représentation du corps, on serait en deçà du stade du miroir et de l’image spéculaire, on serait plutôt au niveau où les signifiants s’arriment sur le réel du corps. C’est l’histoire des points de capiton de Lacan. Les signifiants se grefferaient sur le corps de l’enfant à partir de ses besoins biologiques au cours des échanges avec l’Autre. C’est par exemple l’histoire du cri qui est interprété par l’Autre comme la faim, ce qui viendrait entériner du sens, du symbolique, donc du signifiant sur quelque chose de corporel. Lacan dit que le corps se « moterialise ». Et le signifiant se matérialise, se « corporéise » par un de ses bouts, son bout réel par conséquent. Cela renvoie au concept de la lettre, la lettre à comprendre comme un signifiant qui marquerait le corps à la manière d’une lettre qui marquerait la feuille de papier sur les anciennes machines à écrire. Tout cela permettrait à l’enfant de passer du monde du besoin à celui de la demande, ce qui l’ouvrirait au désir…

Entré dans le monde du langage, il serait alors définitivement coupé du monde animal, du monde de l’instinct. Pas d’instinct mais des pulsions comme des « échos dans le corps du fait qu’il y ait un dire » disait Lacan. L’enfant serait ainsi pris dans l’ordre signifiant. Un ordre donc coupé, discriminé par la coupure. Le dictionnaire de psychanalyse de Chemama et Vandermersch nous dit qu’à la place du manque symbolique qui lui est transmis l’enfant engagerait en retour, « le peu de réel qui serait à sa disposition ». Il s’agirait de l’objet de la pulsion. L’objet de la pulsion capitonné au manque symbolique donnerait l’objet a : objet cause du désir.

Je le précise : le phallus serait le signifiant du manque, l’objet a serait l’objet perdu avec sa composante de réel. Cet objet pourrait être représenté comme perdu grâce au manque symbolique qui s’y serait capitonné. Avec l’objet a, la question de la coupure symbolique s’articulerait ainsi au réel du corps. Le concept de sujet évolue alors dans la théorie de Lacan pour devenir le « parlêtre ». Le « parlêtre » parle (il y a du symbolique), et il parle à partir des besoins du corps (l’être qui jouit, dans la terminologie). Le trésor des signifiants était jusque-là la définition du grand Autre. Mais avec ce que je viens de dire, le corps viendrait s’articuler au trésor des signifiants, donc à l’Autre, d’où la formulation de Lacan : « le corps, c’est l’Autre », sur son versant réel pourrait-on peut-être ajouter.

Ce passage de la définition symbolique du grand Autre comme trésor des signifiants au corps réel, me permet de dérouler ma question : de la même manière, la coupure symbolique pourrait-elle être envisagée avec son équivalent réel, sous forme de trou dans le corps ? Si le bain dans lequel se constitue l’humain aujourd’hui a tendance à positiver le manque dans le discours, et donc à effacer la coupure symbolique, peut-on proposer une compréhension finaliste à partir de la question du sujet et entrevoir une tentative du sujet de se maintenir, en maintenant la coupure dont il est l’effet, en ayant recours au Réel pour inscrire de la coupure ? De la coupure dans l’Autre en tant que corps ? Comme une tentative de guérison mais cette fois-ci qui utiliserait de manière prépondérante le registre Réel, sans passer par la métaphore ou la métaphore délirante ? Cela ouvre sur les questions cliniques très actuelles concernant des lésions corporelles décidées ou non.

Par exemple dans les phénomènes de piercing, de tatouages, ou les émasculations ou mastectomies des transgenres, ou encore la chirurgie bariatrique. Ça ouvre aussi sur les questions encore plus énigmatiques de psychosomatique, de cancérisation, de maladies auto-immunes.

Et on ne sait jamais jusqu’à quel point on délire quand on part dans cette recherche. J’en suis venu à cette question à la suite de la lecture d’un texte de Moustapha Safouan que l’on trouve dans les études sur l’œdipe intitulé : « Contribution à la psychanalyse du transexualisme[2] ». Safouan semble y proposer l’idée d’une tentative de castration réelle chez un sujet en carence de coupure symbolique qui tenterait de se sauver. Allant dans le même sens, il y a également le texte d’un entretien avec Marcel Czermak[3] dans le Journal Français de Psychiatrie n°24 sur le corps et ses marques. Marcel Czermack y rappelle que la naturalité de notre fonctionnement physiologique ne compte absolument pas au regard de la commande par un signifiant, signifiant qui peut complètement tuer quelqu’un dit-il. Le biologique est sous la commande du signifiant. Pour que le trou fasse trou, ça dépend de ce qui, dans le langage, fait discontinuité, chute, perte, etc. Il utilise la notion d’hypocondrie en la concevant comme une réponse à un trop plein de symbolique. Toute hypocondrie serait alors d’abord une hypocondrie du langage, c’est-à-dire que l’objet ne serait pas tombé, avec des incidences et répercussions somatiques. C’est-à-dire que la disparition de ce qui permettait la métaphore mettrait l’individu devant les incidences brutes du langage (…) provoquant une biologie qui se dénouerait complètement.

Marcel Czermack précise que cette question intéresse les psychanalystes, mais elle devrait intéresser aussi, au plus haut point, les biologistes ! « Parce que ça, on peut toujours essayer de le mettre sous le microscope ou les caméras à positons : on peut aller se brosser, ça n’ira nulle part ! C’est une recherche qui est foirée d’avance » dit-il. La science médicale aurait donc ici tout intérêt à prendre en compte les apports de la psychanalyse !

Le signifiant aurait donc deux dimensions, il serait biface : symbolique et réel. Lors de sa dégradation symbolique, c’est-à-dire s’il est mal ordonné sur le plan symbolique, il deviendrait complètement instrumental, c’est-à-dire qu’il aurait des effets dans le réel du corps sans connexion cohérente avec le système symbolique qui aurait dû le commander. Par exemple, tel psychotique, s’il a soif, qui va au robinet et ne peut plus s’arrêter de boire, il se rempli comme une outre. Le fonctionnement déborderait la fonction. La fonction aurait été déspécifiée au point que la question de la soif ne serait plus posée. La soif servirait juste d’amorce, puis le sujet se réduirait à un récipient. La soif ne serait plus en connexion symbolique avec le reste. De là à dire qu’il faille que ça troue le corps pour que le sujet ré-émerge ? Question…

Pour la question de la lésion psychosomatique, prenons une holophrase de signifiants. C’est-à-dire des signifiants collés les uns aux autres. Et délirons un peu grossièrement… Que se passerait-il s’ils venaient à être capitonnés sur différentes parties du corps, des parties qui n’auraient rien à voir entre elles ? Pour mieux le faire comprendre, imaginons que ces signifiants soient des tampons encreurs. Comme le tampon de la poste par exemple. On aurait une holophrase de tampons, c’est-à-dire toute une ligne de tampons encreurs collés les uns aux autres. Avec, on irait tamponner des parties du corps. Mais à chaque partie du corps ne correspond qu’un seul tampon. À chaque partie du corps est attribuée un tampon. Et on doit concevoir un système où chaque partie est connectée à son tampon alors que ces tampons sont collés les uns aux autres. Le pied est relié à son tampon, la main est reliée à son tampon, le bout du nez est relié à son tampon, et tous ces tampons différents sont collés en ligne… Imaginez la contorsion pour le corps ! Chaque partie est connectée à son tampon mais les tampons sont collés les uns aux autres. Que se passe-t-il ? Le corps ne se déchirerait-il pas pour que le système tienne ? Et ça serait la lésion psychosomatique ! Je délire avec cette démonstration imagée très grossière, mais l’absence de coupure entre les signifiants pourrait-elle entraîner une coupure réelle dans le corps selon une logique analogue à cette démonstration ?

Prenons maintenant le tatouage. Le tatouage était classiquement une marque d’identification symbolique qui nous prenait dans l’échange. Il nous situait dans l’espace, ou dans le temps ou dans les généalogies. Il nous prenait donc symboliquement dans une organisation. Mais une autre forme de tatouages apparaîtrait et présenterait au contraire un ratage identificatoire qui se retrouverait dans le Réel au titre d’un trait réel. Ça ne serait plus un trait symbolique comme le tatouage du Papou qui était une marque symbolique de leur propre appartenance.

Pour donner un autre exemple, ce trait réel serait différent de la fonction qu’apporte la circoncision dans certaines religions. Dans les religions concernées, la circoncision viendrait représentée par exemple, qu’au niveau du symbole phallique, on ne pourrait s’inscrire dans un lignage que pour autant qu’on a payé sa livre de chair, abandonné sa part à l’autre et que, du côté de la fonction phallique, on prenne en compte qu’elle n’est pas toute. Il s’agirait d’une fonction de castration symbolique, ça ne serait pas une castration réelle ! Alors qu’aujourd’hui, pour les marques corporelles diverses, piercing, tatouages, incrustations, nous aurions affaire à quelque chose qui a l’air voisin et en même temps qui serait hétérogène. Toutes ces opérations corporelles n’iraient pas du tout dans le sens du manque symbolique. Cela serait plutôt du côté du plein symbolique, quelqu’un qui ferait ce qu’il veut, qui serait dans un tout symbolique mais qui aurait recours au « crevage », à un « tranchement » réel. Comme aussi dans la réduction de l’estomac par chirurgie bariatrique qui serait un bon modèle de ce que serait une castration réelle.

Sur le plan social, Marcel Czermack évoque qu’effectivement l’effort serait depuis très longtemps d’éradiquer les opérateurs symboliques de la coupure. « Ça nous emmerde », dit-il. Ces opérateurs, les noms du père, la castration et le phallus symbolique qui en est issu limitent en effet la jouissance… ce qui ne rendrait nos vies que seulement plus ou moins heureuses ou malheureuses. « C’est pas fou ! » dit l’expression. Alors, il y aurait un fantasme scientifique d’une grande épuration : nous tenterions à travers la langue une opération eugénique et hygiéniste qui viendrait épurer la langue de cette impureté que serait l’opérateur phallique. Mais le manque nous manquerait. Il serait restitué dans le réel. Cela se retrouverait également sur le plan civilisationnel. Ainsi la question de l’objet petit a concernerait des problèmes politiques et historiques qui auraient dominé ses derniers siècles. Par exemple, il ne voit pas comment on peut saisir l’affaire du nazisme, indépendamment de la question de l’objet petit a. La carence de la coupure sur le plan symbolique aurait entraîné le côté hypocondriaque d’une civilisation à vouloir amputer tout un groupe humain qui prenait valeur d’obturation… L’hypochondrie est là aussi à prendre comme une réponse au trop plein symbolique. Cela aurait engendré une tentative d’amputation réelle de tout un peuple dit-il. Selon lui, tout cela concernerait l’objet petit a, le montage de la pulsion, la fonctionnalité du corps, etc. avec toutes les incidences politiques qui s’en suivent. Étonnant non, d’utiliser le petit a pour expliquer la guerre ? On pense à cette formule de Lacan : « l’inconscient c’est la politique ».

Voilà, je ne sais pas jusqu’à quel point j’ai déliré, vous allez me dire ce que vous en pensez, mais j’ai été obligé d’ouvrir la définition symbolique du sujet au registre du réel pour essayer de saisir ce qu’on constate, je crois, de plus en plus dans la clinique comme somatisation, coupure ou marquage corporel en tout genre. La question du Moi et de l’imaginaire pourrait peut-être tamponner tout ça, mais cela semble également en carence. Il me semble que cela a été évoqué lors des précédentes conférences de l’Asserc cette année. Décidément, c’est le réel qui semblerait davantage convoqué. Faut-il faire un lien avec la guerre ? Et on voit que la psychanalyse a encore à faire dans le monde politique et scientifique. si on veut comprendre quelque chose.

  1. Daniel Paul Schreber (1903), Mémoires d’un névropathe, Seuil, Paris, 1975. ?
  2. Moustapha Safouan, Études sur l’Œdipe, Contribution à la psychanalyse du transexualisme, p. 74-97, 1974, Seuil, Paris. Il s’agit d’un exposé fait à l’École Freudienne de Paris en mars 1971 et tiré d’un séminaire donné à Strasbourg au cours de l’année 1970-71 sur les « Avatars de la réalité ». ?
  3. Entretien avec Marcel Czermak, dans le Journal Français de psychiatrie numéro 24 – Le corps et ses marques, 2006. ?