Partout des ténèbres ?

 

Tout est sombre. Tout est crispant. Tout est glaçant. Au niveau national, international, planétaire, social, personnel, mis en abîme pour l’analyste par le discours des patients et analysants – réflexions d’horreur à l’infini.
La fonction du psychanalyste est de ne pas prendre au pied de la lettre, de se décaler, de lire les mécanismes en jeu ; décrypter que tout ceci n’est qu’une des formes du chaos perpétuel du monde ; se souvenir de l’intemporalité des messagers de l’apocalypse[1] ; se rappeler que la violence, l’agressivité, le pouvoir et son abus, sont indissociables des mécanismes psychiques et pulsionnels. Le tableau se révèle plus sombre encore, alors ? Les ténèbres ne sont pas qu’à l’extérieur, elles sont aussi et surtout au fond de chacun de nous ?

La question se renverse : comment est-il possible qu’il n’y ait pas que les ténèbres, la violence ? Comment est-il possible qu’existent des relations entre humains qui ne sont pas seulement utilisation, consommation, séduction suggestive, abus de l’un par l’autre ? Comment est-il possible qu’existe la rencontre ouverte, la présence généreuse ? Cela existe-t-il seulement ?
Je pense, j’espère, que chacun d’entre nous en a l’expérience, de ces moments de rencontre lumineuse. Sans l’appui de l’expérience, dans la seule réflexion à partir d’une certaine actualité, il y a le risque, voire il y aurait lieu, de douter de l’existence de la lumière[2].

Rappelez-vous, elle existe. Rappelez-vous, certains regards, certains sourires, quelques silences, l’une ou l’autre main tendue. Quelques paroles, même.
Rappelez-vous, la possibilité d’un souffle dans votre pensée, une brise qui fait danser les mots – au prix de quelques bourrasques parfois, soit. Rappelez-vous, le souffle jusque dans le corps, l’un peu de liberté – alors même qu’elle n’existe pas, vraiment ? –, l’ondulation du corps sous l’onde au cœur du lac, la cadence de la course qui fait résonner au plus profond du corps les battements de tambours immémoriaux, le mouvement de danse qui s’ouvre, s’envole, vous envole. Et – il paraît que ce n’est pas à la mode, tant pis –, le bruissement du corps sous la caresse de la main d’un autre, aimé.

 

Pas de côté
Vivre, malgré tout. Parler de psychanalyse, malgré tout

 

Vivre, malgré tout. Moment d’hésitation. En avons-nous le droit, au sens éthique ?
Avons-nous le droit de chercher la lumière, et même les plaisirs, voire le confort, alors que d’autres fuient balles et bombes qui les rattrapent au bout du compte ? Ne serait-ce pas égoïste, actes d’ignobles canassons mâchant et remâchant leur pitance, la vision obstruée par de vastes œillères opaques ?
Et à la fois une position infantile : se cacher dans sa bulle, son cocon ?
La lumière que j’évoque ne peut pas être fermée, refermée sur soi. Elle implique l’ouverture.
Il me semble qu’existe ou peut être construite une position – un certain courage, il faut le dire : chercher la lumière – la rencontre ouverte, la présence généreuse, le souffle de l’inspiration, etc. –, partout où elle peut se trouver ; chercher à créer de la lumière, partout où elle peut se créer. Pas d’œillères : contrairement à la réalité physique, ce n’est pas le soleil, mais l’intensité des ténèbres qu’il s’agit d’avoir le courage de regarder en face, et d’avoir le courage de ne pas se laisser fasciner, hypnotiser ni envahir par elles pour autant.
Alors, quelles que soient les ténèbres, la lumière créée ne se referme pas égoïstement sur soi ; elle irradie vers quelques autres, autour de soi. C’est peu ; parfois très peu. Mais ce n’est pas rien.

 

Parler de psychanalyse, malgré tout.
C’est un peu trop joli, mes histoires de lumière ; il ne suffit pas d’appuyer sur l’interrupteur, et encore faudrait-il le trouver.
Que se passe-t-il, lorsqu’il y a un peu de rencontre ouverte, un lien entre un humain et un autre qui n’est ni consommation ni utilisation ni abus de pouvoir ? On ne sait pas trop, il faut bien le dire. Il se passe un truc, mais quoi ? Ce n’est pas très consistant, cela échappe ; un malentendu, de la fatigue, cela a-t-il eu lieu, ou n’était-ce qu’un leurre ?

Changement total de perspective : je lis Daniel Arasse[3]. Il évoque des détails subtils de l’histoire de la peinture aux XIVe et XVe siècles, autour de l’invention de la perspective mise en lien avec des tableaux de l’Annonciation. Il construit des interprétations complexes et fines à partir des œuvres, de l’époque, de la vie personnelle des peintres. Pourquoi Fra Filippo Lippi a-t-il peint une petite boutonnière dans les plis de la jupe de « sa » Vierge ? – l’histoire en vaut le détour, je vous conseille d’aller la lire – Pourquoi Francesco Del Cossa a-t-il peint un escargot de taille apparemment monstrueuse à côté du pied de l’Ange ? Il interroge la présence d’un tissu rouge : une évocation des règles de la Vierge ? Mais la Vierge est d’une pureté absolue, et les règles sont la marque du péché d’Ève, donc la Vierge ne peut avoir de règles, mais elle ne peut être féconde si elle n’en a pas… Cette question a été l’un des grands débats de la fin du Moyen-Âge, opposant radicalement franciscains et dominicains, un débat théologique central, nous dit Daniel Arasse.

Son style me plaît : c’est ainsi que l’humain est humain. Dans sa capacité à s’intéresser à des points de détail (la boutonnière de la jupe et l’escargot géant parmi tant d’autres), à les discuter avec finesse et intelligence, à en construire une interprétation qui peut être tout à fait juste ou une pure spéculation, et peu importe ! L’essentiel étant le « peu importe », qui s’entend à chaque phrase de Daniel Arasse.
C’est dans le mouvement même de cela, mouvement de sa pensée et de sa façon ouverte et libre de la proposer à d’autres, que l’humain est humain.
À défaut d’une explication scientifique de la « lumière » évoquée, ceci en aura été une tentative d’illustration.

 

  1. Ces réflexions me sont venues après la journée de formation Apertura du 13 octobre 2023, et les événements du monde ces jours-ci.Lors de la formation, la référence aux messagers de l’apocalypse a été amenée très justement par Alain Vanier, avec une analyse intéressante et nuancée des diversités de position quant aux problèmes écologiques, entre situation effectivement préoccupante et fin du monde imminente annoncée, dans laquelle on peut repérer des mécanismes similaires à la forme de discours religieux qui sous-tend les annonces d’apocalypse à travers les siècles. ?
  2. À propos de lumière, je me permets de formuler que les échanges de travail avec Jean-Richard Freymann me rappellent, rencontre après rencontre, quelles que soient les ténèbres du moment, qu’existe la présence ouverte. ?
  3. Daniel Arasse, Histoires de peintures, Éditions Denoël, 2004. ?